Semences paysannes, instruments pour les activistes, mais inutiles pour l’agriculture moderne

Quand on pense au débat autour des semences paysannes, on nous balance souvent une narration bipolaire, mais ces semences n’ont plus leur pertinence dans l’agriculture à grande échelle. Et elles sont devenues progressivement un instrument de propagande pour les activistes.


shogun / Pixabay

Le pauvre fermier est face à l’adversité quand il utilise des semences paysannes. Selon les activistes anti-OGM, les agriculteurs, qui essaient simplement d’augmenter les récoltes à moindre coût en ne payant pas de nouvelles graines chaque année, sont opprimés par le méchant Big Ag qui est les entreprises qui veulent vendre leurs semences hybrides et brevetées (des semences qui sont parfois des OGM). Un discours qu’on entend souvent même si la plupart des semences actuelles sur le marché sont brevetées.

Le pauvre fermier face à Big Ag

Mais plutôt que de voir des complots hypothétiques de Big Ag contre les pauvres fermiers, on devrait également voir les autres inconvénients des semences paysannes avec des rendements largement inférieurs, une sensibilité considérable aux maladies et de mauvaises récoltes en général. Et les inconvénients de ces semences paysannes ne sont pas dus au machiavélisme de Monsanto, mais à quelques aspects basiques de la biologie.

Des sites anti-OGM et très militants affirment que depuis que “les humains cultivent de la nourriture, les paysans ont conservé des graines de leurs récoltes pour semer l’année suivante“. Un mantra, très familier dans les cercles anti-OGM, continue accuser les grandes entreprises agricoles de changer cette pratique millénaire en développant des variétés de cultures et en obtenant une protection par brevet pour empêcher les agriculteurs de conserver les semences qu’ils ont achetées. Certains critiques insinuent même que ces compagnies maléfiques ont développé des graines terminator qui sont des graines stériles. On a également l’autre mantra, bien connu, que Monsanto poursuit judiciairement en s’acharnant sur les agriculteurs. C’est étrange, car depuis 1997, Monsanto n’a poursuivi que 147 agriculteurs qui revendaient ou qui ne respectaient pas ses brevets. On est très loin des milliers de poursuites.

Les inconvénients des semences paysannes

Mais l’utilisation des semences paysannes est déconseillée pour plusieurs raisons. Et ce n’est pas une propagande de Monsanto, mais une connaissance qui nous a été donnée par un moine autrichien au 19e siècle. À peu près à la même époque où Gregor Mendel devenait progressivement le père de la génétique, aux États-Unis, les agriculteurs, qui se déplaçaient vers l’ouest, ont commencé à cultiver de nouvelles plantes dans le Nouveau Monde.

De nombreux de ces agriculteurs replantaient leurs semences, mais les résultats étaient mitigés. Le gouvernement américain (et certains États) a commencé à distribuer gratuitement des semences et des plantes en espérant que les agriculteurs utiliseraient les variétés les plus récentes et les plus améliorées. Aujourd’hui dans de nombreux Etats américains, vous avez des foires où vous pouvez acheter des barres de chocolat. Mais historiquement, ces foires doivent leur origine à des représentants du gouvernement qui tentaient d’obtenir et de proposer les meilleures plantes pour les agriculteurs.

La population américaine est progressivement passée d’une économie agraire à une économie industrielle axée sur le consommateur et le besoin d’une agriculture à plus grande échelle et plus cohérente s’est renforcé. L’accent a été mis sur l’amélioration des variétés de semences.

La semence hybride F1

L’hybride F1 (première génération) est un produit de la génétique mendélienne. Vous commencez avec deux parents qui sont homozygotes pour un trait que vous recherchez tel que la couleur ou le goût (disons AA et aa, BB et bb). Vous croisez ces parents homozygotes et tous les descendants ont le trait que vous voulez (Aa ou Bb). Ces traits recherchés se trouvent dans cette plante de première génération (F1). La principale différence entre la pollinisation libre et cette méthode est que vous commencez avec des plantes parentales homozygotes naturelles et vous contrôlez soigneusement comment le pollen arrive à la progéniture.

Et si vous tentez d’utiliser les graines de la semence F1, alors les résultats seront très médiocres. La première génération de F1 (donc, la deuxième génération) aura la moitié des traits que vous recherchez. Continuez à reproduire ces graines et vous avez plus de risques de perdre les traits que vous voulez et vous obtiendrez des caractéristiques génétiques indésirables. Ce n’est pas un maléfice de Big Ag, mais le processus naturel de la génétique mendélienne.

Les agriculteurs s’en foutent des semences paysannes

Et c’est pourquoi les agriculteurs n’utilisent pas des semences paysannes. La replantation des graines est moins fiable. Vous allez perdre la plupart des traits que vous cherchez avec le risque de récoltes inférieures. Les agriculteurs sont des hommes d’affaires dans un secteur très concurrentiel. Ils ne peuvent pas se permettre de risquer de faibles récoltes et ils sont prêts à payer pour des graines qui leur proposent les meilleurs rendements.

Les chercheurs ont documenté un avantage distinct de l’utilisation de semences hybrides par rapport aux semences paysannes. Un agronome du Wisconsin a examiné les données recueillies par des chercheurs de l’Université d’État de Caroline du Nord et a constaté que les semences brevetées avaient un avantage de 66 kg par acre (environ 4046 mètres carrés) sur les semences traditionnelles et les rendements étaient plus élevés dans certains cas.

L’USDA a contribué au développement des hybrides des décennies auparavant et indépendamment du génie génétique contrairement à la propagande adoptée par les organisations anti-OGM. Les chercheurs ont constaté que de meilleures F1 provenaient du contrôle de la pollinisation des plantes parents, de la suppression des organes contenant du pollen et de l’isolement des plantes hybrides.

Le cout de développement des semences hybrides

Ce processus ne se fait pas du jour au lendemain (même si le génie génétique peut réduire le développement en passant de plusieurs décennies à quelques années). Les hybrides doivent être pollinisés à la main et tous les hybrides ne seront pas viables.

C’est similaire à la production pharmaceutique, car le développement d’un bon hybride F1 peut prendre plus de 10 ans. La justification du brevetage de nouveaux médicaments et de semences hybrides ou génétiquement modifiées est identique. La production d’hybrides agricoles peut coûter environ 150 millions de dollars. Même si ce chiffre n’est rien en comparaison du milliard de dollars nécessaire pour mettre au point un nouveau médicament, il souligne encore le besoin de protéger la propriété intellectuelle des nouveaux produits. Et ces protections sont disponibles pour tout hybride, pas seulement ceux qui ont été produits par le génie génétique.

Mais les brevets peuvent expirer. Ainsi, le brevet du Soja Roundup Ready (la première génération) a expiré en 2015 et les agriculteurs peuvent les replanter. Même si Monsanto impose des conditions pour le replantage, il est évident que ces semences vont perdre leurs traits au fil du temps et dans le domaine agricole, les agriculteurs préféreront revenir sur des semences brevetées garantissant les meilleurs rendements. De plus, dans le cas du Soja Roundup 1, d’autres semenciers vont tenter de les améliorer et ils vont les vendre à des prix inférieurs à celui de Monsanto. Ce dernier propose déjà des Roundup Ready de seconde génération et même de troisième génération.

On pourrait échapper à ce système de brevet si les gouvernements mettaient quelques dizaines de milliards de dollars en recherche agricole et qu’ils proposaient des semences performantes et sans royalties aux agriculteurs. Mais quand on voit que le budget de l’agriculture en France est de 5 milliards de dollars dont seuls 6,6 % sont destinés pour la recherche agricole, alors on se dit qu’il y a du chemin à faire alors que Monsanto balance 1,7 milliard de dollars en recherche et développement chaque année. De plus, la recherche publique n’est pas la dernière à breveter de nouvelles technologies pour avoir sa culture de rente. Comme quoi, le brevet, ça arrange beaucoup de monde.

Une vision étriquée et nostalgique de l’agriculture

En France, le débat sur les semences paysannes se focalise dans la lutte contre Big Ag, mais également contre le catalogue officiel qu’on critique pour la soumission payante et la preuve de la diversité, mais le point commun est que ce sont des graines reproductibles. Toutefois, cet article montre que les semences paysannes, dont les pratiques agricoles sont souvent obsolètes, ne sont pas pertinentes dans le monde agricole moderne. Ce type de semence peut convenir à des exploitations agricoles de petite taille, dans le jardinage ou dans la permaculture, mais dans ce cas, ce n’est pas une question pour les agricultures à grande échelle.

Quand on recherche des informations fiables sur les semences paysannes, on se rend compte que de nombreux sites, parlant de ce sujet, proviennent de vendeurs de semence paysanne, de réseaux militants, mais il y a très peu d’agriculteurs qui en parlent. C’est de bonne guerre de prêcher pour sa paroisse, mais quand on voit le déluge de mensonges et de propagandes autour de ces semences, on se dit que la défense de ses intérêts pour ces entités est largement prioritaire par rapport à un modèle agricole qui soit viable et compétitif.

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Houssen Moshinaly

Rédacteur web depuis 2009 et blogueur dans la vulgarisation scientifique.

Depuis plusieurs années, la science est attaquée de tous les cotés. Les vaccins, les pesticides, les OGM, mais également sur le plan de la politique. Marre d'entendre des âneries sur les médias de masse, j'ai décidé de lancer ce blog pour critiquer tous ces attaques incessantes sur la science. Je parle de l'agriculture comme des lois liberticides ou des pseudosciences.

Je ne prétend pas être un expert dans les domaines et considérez plutôt mes articles comme une opinion éclairée, mais personnelle sur des sujets qui sont souvent assombris par les marchands de peur et la pseudoscience. Mon ton peut être cassant et tranchant, car cette plume canalise une colère souvent justifiée.

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2 réponses

  1. Jessica A dit :

    Parfaitement d’accord même si les semences paysannes peuvent avoir de l’intérêt dans la défense des produits du terroir et de l’agriculture très locale. Mais évidemment, on ne va pas remettre les métiers à tisser au gout du jour en supprimant les machines à coudre pour autant 🙂

  2. L'ami du raisin dit :

    Le problème ce n’est pas que la plupart des agriculteurs préfèrent les semences modernes, le problème c’est qu’on essaie d’interdire par la loi aux paysans qui veulent utiliser leur propres semences de le faire. Si ils préfèrent utiliser les leurs malgré les inconvénients c’est leur problème et si en effet ses semences ne sont pas adaptés a l’agriculture moderne soit ils arrêteront de les utiliser d’eux même soit il feront faillite mais ce n’est pas a l’état de décider ce qu’ils ont le droit de planter dans leurs champs ou pas. Et puis c’est facile de dénoncer les inconvénients de ces semences sans parler une seule seconde des problèmes que posent les semences industrielles tels que les maladies qui se propage beaucoup plus vite quand tout le monde plante les mêmes variétés qui plus est sur de grandes surfaces en monoculture.

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